Depuis mon entrée dans le joyeux monde du graphisme, j’ai pu constater à travers les expériences et mes différentes relations professionnelles que les préjugés sur les graphistes leur restent collés à la peau comme un mauvais tatouage en Comic Sans.
En effet, nous ne sommes pas en reste concernant les listes de clichés plus ou moins vrais quant à notre profession, qui fleurissent ici ou .
S’il y a bien une chose contre laquelle j’essaie de lutter, ce sont les généralités, et je dois dire qu’au quotidien ce n’est pas chose aisée surtout quand on est dans un métier où tout est tellement sectorisé qu’on est vite catalogué. Petit florilège des clichés sur le métier de graphiste créatif…

Le graphiste est un artiste

Le graphiste n’est pas un artiste, il a une sensibilité artistique, ce qui est sensiblement différent. Alors oui, le plus souvent, le graphiste sort d’une école d’arts appliqués ou des beaux-arts, avec des cours très poussés d’histoire de l’art. Ces cours permettent de forger une culture artistique, de comprendre le processus créatif et les différents courants. Ils permettent également d’étudier les codes et tendances du passé pour analyser ceux à venir, et proposer des créations pertinentes et sensées à leurs clients.

Ce qui différencie l’artiste du graphiste, c’est le “pourquoi” de la création.
Le graphiste entre dans un processus commercial, dès lors qu’il a un brief, un objectif de communication et que son travail fait partie d’une stratégie de communication qui n’est pas de son fait.

L’artiste, lui, utilise ses créations en tant que moyen d’expression, idéalement sans aucune portée commerciale (en tout cas jusqu’à ce qu’il se vende). On oppose souvent à cet argument, celui des grands peintres qui agissaient dans le cadre de commandes. Ce n’est pas antinomique, car c’est un peu comme le graphiste qui répond à une demande dans son job, et qui, lors de son temps libre, réalise des créations personnelles pour se faire plaisir et peut-être se libérer d’un cadre un peu trop oppressant.

Le graphiste se fout de la technique

Dans l’idée du graphiste-artiste, il y a l’idée du graphiste-qui-aime-pas-se-faire-chier-et-qui-n’en-fait-qu’à-sa-tête. Ce préjugé est encore très ancré chez les pro de la technique en contact direct avec le designer (l’imprimeur ou l’intégrateur pour ne citer qu’eux). Le graphiste ne saurait donc pas travailler avec des contraintes et forcerait ceux qui passent après lui à “faire le boulot chiant”.

Sauf que non. Beaucoup de graphistes sont réellement passionnés de technique. Les printeux pourraient passer des heures dans un musée de l’imprimerie et rêvent de repartir avec leurs petits caractères en fonte qu’ils poseraient fièrement sur leur étagère Ikea. Nombre de webeux se mettent au html/css car c’est très frustrant de créer le design d’un site et de ne pas savoir l’intégrer.

Évidemment, il y en a toujours qui s’en foutent ou qui renoncent car ils préfèrent garder tout le fun et se débarrasser des contraintes. Mais pour la plupart, la créativité naît de la contrainte, et c’est en connaissant ses outils et son matériel qu’on arrive à faire du bon boulot.

Le graphiste est tête en l’air

Ça arrive, oui. Le graphiste est tête en l’air, bordélique, mal organisé. Il ne saurait pas gérer un planning et ce serait toujours à cause de lui que les deadlines ne sont pas respectées. Hmm. Parlez-en aux graphistes freelance qui doivent gérer de front la prospection, la création, leurs clients et la compta, ou aux graphistes en agence qui sont informés 2 heures avant la deadline d’un brief qui est dans les cartons du chef de projet depuis 2 semaines. Sans parler du fait que c’est une réelle gymnastique intellectuelle de savoir jongler entre divers projets à la demande, tantôt un site web pour un atelier culinaire, puis une plaquette pour un vendeur de fenêtres en passant par une bannière flash, le tout pour ce soir s’il-vous-plaît.
Le problème du graphiste, c’est qu’il est en bout de chaîne et qu’il ramasse les pots cassés… mais vu qu’un graphiste c’est un peu maso, il le sait quand il signe, et il ne s’en plaint pas trop. Bon, des fois il oublie des trucs, mais c’est parce qu’il a déjà le cerveau plein alors il a le droit.

Le graphiste déteste l’exé

Bon, ce n’est pas complètement faux, en fait c’est surtout parce que c’est chiant. Mais j’en connais beaucoup (moi la première) à qui ça fait du bien d’avoir quelques heures d’exé dans la semaine, ça permet de reposer un peu son cerveau, de ne pas se poser de questions à chercher des concepts créatifs et percutants tout en restant productif et efficace. De plus, il n’y a aucune honte à être meilleur exé que créa : ce n’est pas donné à tout le monde d’être suffisamment rigoureux pour se voir confier une tâche aussi difficile que celle de la mise en page d’un catalogue volumineux ou les déclinaisons des pages d’un site web.

Le graphiste adore l’Helvetica

Malheureusement sur-utilisée, l’Helvetica s’impose un peu comme “font par défaut” chez les designers en mal d’inspiration. C’est une belle typographie, bien dessinée, comme il y en 100 autres. Elle en impose, car sur elle plane une sorte d’aura impénétrable. “Everything looks better with Helvetica”. Sauf que de par son utilisation intensive, l’Helvetica se trouve être aujourd’hui un non-choix, un manque de prise de risque de la part d’un graphiste peu ambitieux qui cède à la facilité. En effet, le choix d’une typographie fait entièrement partie du métier de designer : chaque font ou famille de font est porteuse de sens et permet d’appuyer un message. L’Helvetica a été crée dans le seul but d’être fonctionnelle, lisible, équilibrée, “straight to the point”.

Le graphiste travaille sur mac

Il n’y a aucune honte à dire avec quoi on travaille, que ce soit Mac ou Windows, Photoshop ou Gimp, que l’on crée des sites avec Photoshop ou Fireworks. Historiquement, le Mac s’est imposé comme le meilleur ordinateur pour faire de la création graphique et, au fil des années, le Mac est devenu « l’ordinateur du graphiste ». Nombreux sont les designers PC-users qui ont des machines tout à fait équivalentes aux Macs en terme de performance, pour un prix souvent moindre. Chacun y trouve son compte, loin de moi donc l’idée de troller à ce sujet. Aussi, j’ai souvent entendu, de la part de personnes qui ne sont pas dans le milieu de la communication :

« Mais tu as un Mac ? Ah oui, normal, tu es graphiste. »

Ben non, on n’a pas un Mac parce qu’on est graphiste, tout comme on n’a pas un costard Hugo Boss parce qu’on est commercial ou un BlackBerry parce qu’on est PDG. On a un matériel parce qu’il nous correspond et qu’on l’a choisi par rapport à un autre. Un graphiste sur PC n’est pas un sous-graphiste, un graphiste sur Mac n’est pas un vendu.

Le graphiste est gratuit (parce que le graphiste adore son job)

Attention, il y a un piège dans cet état de fait : il contient non pas un, mais deux clichés. C’est vrai, le graphiste adore son métier, qui lui permet de gagner sa vie sans avoir besoin de (trop) se raser, qui le laisser errer dans ses délires créatifs et pour lequel traîner sur les réseaux sociaux fait partie de sa veille quotidienne. Sauf qu’au bout de 2 mois à traîner le même projet, avec ses énièmes allers-retours qui se contredisent, un chef de projet puis un client qui brident sa créativité « parce qu’il verrait ça bien comme ça », le graphiste a plutôt envie de devenir vendeur de sandwichs comme pendant toutes ses années d’étude. Années qui, soit dit en passant, lui sont rappelées tous les mois par le prêt étudiant qu’il rembourse encore, puisque le graphiste sort d’une école d’art. En effet, sauf pour les quelques centaines de chanceux qui sortent d’écoles publiques, il y en a des milliers qui ont déboursé plus de 5 000 € / an pour en être là (multiplié par 2 ou 3 suivant le nombre d’années).

Ce qui m’amène au second état de fait de ce préjugé : le graphiste DOIT être payé, quoi qu’il fasse, il met sa créativité, son temps, sa motivation et sa technique au service de votre demande. Il réfléchit (oui, le graphiste sait aussi réfléchir), invente, et propose des solutions qui collent à votre stratégie, et tout ce boulot est une prestation commerciale. Rappelez-vous : le graphiste n’est pas un artiste, il crée dans le seul but de vendre et, dans un monde utopique, il ne commence à travailler que quand l’acompte a été versé.

Pour finir

Je conclus en disant que tout ceci n’engage que moi, mon expérience et mes fréquentations. Si ces clichés existent, c’est qu’ils sont ou ont été vrais à un moment donné. J’entends souvent que le métier de graphiste est un métier de branleurs et de hipsters. Malheureusement, la réalité est toute autre et on ne se promène pas tous avec un Moleskine, un MacBook Pro et des Rotrings, et en général, on ne compte pas nos heures et les nuits blanches sont monnaie courante dans notre métier. N’hésitez pas à partager les préjugés que vous connaissez sur le métier, qu’on rigole un peu ! Et allez voir le très bon résumé visuel de Hteumeuleu, qui a déjà fait le tour du web !

46 Comments

  1. Jean-Michel Reply

    Très bon résumé.

    Par contre, c’est de l’ironie quand tu écris « (…) sauf pour les quelques centaines de chanceux qui sortent d’écoles publiques(…) » ? Personnellement, je ne vois pas cela comme une chance vu les conditions discriminatoires qu’elles pratiquent et qu’on voit le résultat en bout de course 😉

    • Ah non, il n’y a aucune ironie, mais selon moi quand même une bonne part de chance (outre le talent dont font preuve les étudiants dans ces écoles, que je ne remets pas du tout en cause) : avoir la chance d’être entré dans un cursus artistique suffisamment tôt pour avoir des bases plus que solides permet d’être accepté bien plus « facilement » dans ce genre d’école.
      Aucun jugement de ma part, sinon.

  2. Je dois reconnaître ne pas tout à fait d’accord avec ça.
    Tout d’abord, tu présentes ces clichés comme s’ils étaient des tares.
    Or ces pages et listes que tu linkes sont le plus souvent créées par des graphistes (la page FB que tu cite a été faite par une amie de mon école) et je connais beaucoup de personnes du métier, moi le premier, qui se reconnaissent dans ces listes et qui en rient.

    Oui, on est toujours perçu comme des personnes un peu étranges, pas en phase avec nos collègues, mais ça s’arrête là. Et puis il y a des graphites plus ou moins atteints 😉
    Tout métier a ses clichés, c’est tout a fait normal, il ne faut pas s’en formaliser. Surtout que les notres ne sont pas si méchants.

    Concernant le prix du graphiste, je ne peux qu’approuver, combien de fois on m’a dit le fameux « mon cousin touche Photoshop, il peut me faire pareil gratis »…

    • Evidemment, je suis la première à en rire également et si ces listes existent et sont si pertinentes, c’est qu’elles ont été créées par des personnes du métier.
      Je pense que, comme ces listes, les clichés sont à prendre au second degré : ce ne sont pas des tares, et je crois qu’on aime tous, graphistes que nous sommes, jouer avec ces préjugés (enfin, sauf l’histoire de la gratuité ^^).

      • Oh oui !
        Par contre, une chose qui me vient à l’esprit aussi, c’est l’amalgame entre « graphiste » et « informaticien ».
        Combien de fois on me le sort -_-‘
        « Ah oui, mais tu utilise un ordinateur, c’est pareil donc. »…

        • ahaha l’amalgame entre graphiste et informaticien, j’y ai eu le droit y a pas plus tard que 2 jours :/

          • Ahahahhah t’a oublié « vous avez une tête de développeur » :p

  3. Je suis d’accord avec la plupart des clichés présent dans cet article, hormis peut être celui où les graphistes sont sortis d’une école, ce qui pour ma part n’est pas juste, je suis un passionné autodidacte et c’est pour moi la meilleure école.

    Je connais également quelque graphiste plus ou moins renommés qui n’aime pas mac (sisi) y compris moi 🙂

    Et oui le graphiste n’est pas un pigeon, sans lui pas de site internet digne de ce nom, pourquoi devrait-il travailler gratuitement ? bordel ! ^^

  4. Sur la différence art/graphisme : un moyen pour moi de faire la frontière entre les deux est la dimension industrielle de l’art appliqué. Une oeuvre d’art est -selon ce prisme- une création unique et non reproductible, c’est son unicité et la demande qui fait sa valeur. Et ce même si c’est une commande.
    L’art appliqué implique une reproduction, une fabrication à échelle industrielle (une chaise fabriquée en série, un flyer imprimé à 10.000 ex, ex…).

    • J’aime beaucoup ce point de vue ! Merci de l’avoir partagé. En effet, cela expliquerait la valeur des tirages limités de photographies ou autres créations numériques qui sont, du coup, œuvres d’art.

      • Parfois la différence peut être ténue ; certains travaux sont produits en plusieurs exemplaires et sont toujours considérés comme des oeuvres d’arts, car le tirage reste très limité, l’auteur a déjà une réputation établie, l’oeuvre en question n’a aucun but commercial apparent (promotion etc)…

        La frontière est toujours un peu floue, certains cas flirtent avec l’art pur ou appliqué.
        De toute façon, ça n’est au final qu’une façon parmi d’autres de voir les choses… mais c’en est une qui m’a permis d’y voir plus clair.

        Content que ça t’intéresses !

  5. Bel article, bon résumé, pas besoin d’en faire plus.
    Quand tu parles d’écoles, ou que ce soit quelqu’un d’autres d’ailleurs, chez moi ca fait Tilt ! Je m’explique:
    On entend souvent qu’il « faut » faire telle école, puis après telle autre puis après Hop hop hop, tu vas trouver du boulot. Sauf que ce n’est pas une évidence pour tout le monde, comme ca l’a été pour moi. Et ce genre d’expérience n’est pas suffisamment partagé à mon goût. J’aurais bcp à écrire la-dessus: c’est l’école de la vie hors des sentiers battus, des chemins tous tracés, le parcours du combattant.
    Crois-tu qu’un article serait possible à ce sujet ?

    PS: au passage, bravo à toute l’équipe pour tout ce blog très agréable à lire 😉

    • Manu, Les Graphisteries est un blog participatif. Si tu as beaucoup à dire sur le sujet, n’hésite pas à proposer, on serait ravis de te lire 🙂

      • Et bien ce sera avec plaisir, ca me démange depuis un moment 😉 Je prépare ça et je vous préviens quand il sera prêt 😉

  6. On s’y retrouve parfaitement dans ces clichés ! Article très bien rédigé. Il mérite d’être envoyé à certains clients^^

  7. Je suis tombé par hasard sur un de tes posts
    J’ai tellement aimé ton esprit critique et surtout l’honnêteté avec laquelle tu t’exprime que j’ai enchainé avec tes autres posts.
    Je suis tout à fait d’accord avec toi, le métier de graphiste est formidable mais il est tellement critiqué qu’il est difficile de « prouver » ses compétences et de justifier que l’on travail et non que l’on « dessine » pour le plaisir.

    Je ne vais pâs déveloper plus car il y a trop à dire mais en touts cas j’ai adoré tes posts et ça fait du bien de se sentir compris
    Merci pour ce petit rappel de la valeur de notre travail

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